La vertu des mauvaises herbes selon Emerson

Une mauvaise herbe est une plante dont on n'a pas encore trouvé les vertus. (Ralph Waldo Emerson)

R. W. Emerson (1803-1882), essayiste, philosophe et poète américain est à l'origine du mouvement transcendantaliste qui trouve ses racines dans la doctrine transcendantale d'Emmanuel Kant. Selon Kant, tout savoir est transcendantal s'il dépend non des objets mais de notre manière d'appréhender les objets...
En 1836, Emerson publie un essai intitulé "Nature" dans lequel il lance un appel à une révolution de la conscience humaine à partir de sa philosophie idéaliste, influencée par les philosophies orientales et grecques. Ainsi, la société idéale d'Emerson influencera la Beat Generation et le mouvement Hippie.

 

Une mauvaise herbe, c'est quoi ?

L'être humain, dans sa grande volonté de domination, a rapidement classé certaines herbes en ennemis à combattre, car échappant à son contrôle. On qualifie ainsi certaines plantes de "nuisibles" ou de "mauvaises herbes" et on leur mène une guerre sans merci. C'était sans compter la résistance de dame nature, qui, une fois de plus, allait nous montrer qu'elle avait toujours le dernier mot.

Lorsque l'on teste le fauchage tardif aux bords des routes, c'est-à-dire que l'on tond les accotements une à deux fois par an pour laisser la diversité des espèces s'installer et faire des économies de carburant, la biodiversité est souvent remarquable. Mais l'aspect négligé ne plaisant guère, on revient vite à des opérations de tonte ou de désherbage régulier laissant ainsi la place aux "mauvaises herbes" résistantes...

Nous trouverons en ville différentes plantes poussant dans des endroits incongrus (sur le goudron, à travers les briques d'une façade, sur les toits...) : l'arabette des dames, l'arum tacheté, le bryum d'argent, la fougère aigle, le laiteron maraîcher, la laitue sauvage, le lierre grimpant, l'orge des rats, le pâturin annuel, la prêle, la sagine couchée, le sénéçon commun, la vergerette du Canada... quand ce n'est pas un arbre (bouleau, figuier, saule...) !

Au jardin, nous trouverons tout un tas de "mauvaises herbes" qui repoussent inlassablement dans notre potager, et notamment l'hiver où il redevient "sauvage". Ce sera le chiendent, les cardamines, le gaillet gratteron, le liseron, le mouron rouge, la véronique de Perse...

Dans l'agriculture, nous parlerons d'adventice pour désigner une plante différente de celle qui est cultivée, réduisant le rendement de la parcelle. C'est là que sera menée la plus grande bataille à coup de pesticides notamment. On retrouvera ici l'amarante réfléchie, la capselle bourse-à-pasteur, le cirse des champs, le coquelicot, la moutarde des champs, la pensée tricolore...

Et depuis quelques années, on entend parler d'espèces invasives ou de peste végétale comme l'ambroisie à feuilles d'armoise, la balsamine de l'Himalaya, la berce de Caucase, le buddleia de David, l'herbe de la pampa, la jussie rampante, la renouée du Japon... Ce sont les plantes importées qui se développent au détriment de l'écosystème originel.

 

Mais pourquoi y-a-t-il plus de "mauvaises herbes" dans mon jardin que dans la jachère de mon voisin ?

En fait, cette végétation est typique des zones bouleversées et récemment modifiées. On parle d'espèces rudérales qui permettent de recoloniser les lieux après une inondation, un feu de forêt, un glissement de terrain... Si l'homme cessait de retourner la terre et d'abattre des arbres, il y aurait moins de végétaux "nuisibles".
Ainsi, certains végétaux poussent à nos cotés depuis des siècles, tel que l'ortie dioïque. On parle de plantes anthropophiles.

En agronomie, une science est dédiée à la lutte contre les "mauvaises herbes" : la malherbologie. L'homme est-il devenu fou ? Ainsi, certaines plantes ont développé une résistance hors pair face à l'utilisation massive des pesticides. C'est le cas de l'amarante nord-américaine, décimée par l'utilisation d'un herbicide total dans les champs de colza OGM. Elle est réapparue rapidement et après analyse, il s'avère qu'elle s'est appropriée le gène de résistance au glyphosate, ce même gène qui avait été inséré artificiellement dans le Colza... C'est le premier "OGM naturel" référencé et celui-ci s'est déjà installé en Europe.

 

Pourquoi devrions-nous leur porter plus d'attention et d'estime ?

Certaines de ces plantes ont un cycle biologique court, et s'adaptent sans cesse à de nouvelles situations. L'évolution de leur génome peut facilement être étudié afin d'en comprendre les mécanismes. C'est le cas par exemple de l'arabette des dames.
De nombreuses fleurs fleurissent spontanément comme le bleuet, le coquelicot, la mauve sylvestre, le pissenlit... Elles sont très appréciées des papillons, des abeilles, des bourdons et autres coléoptères ou diptères. Une richesse pour préserver la biodiversité ainsi que pour la production de pollen et de miel.

Ces fleurs sont aussi utilisées par l'homme depuis des siècles pour se soigner. Qui nous dit que les fleurs que nous connaissons peu ne seront pas les remèdes de demain ?
Autre argument, les plantes tinctoriales comme le réséda pour le jaune, la garance des teinturiers pour le rouge, le pastel pour le bleu azur, et bien d'autres plantes nous permettaient autrefois de teinter nos tissus, méthode aujourd'hui au combien désuette tant la pétrochimie a pris la relève. N'y aurait-il pas une opportunité à saisir dans ce retour aux sources ?

Enfin, un grand nombre de ces "mauvaises herbes" sont tout à fait commestibles : la racine de chicorée peut remplacer le café, les feuilles de cardamine, de pissenlit, de pourpier seront délicieuses en salade et enfin l'ortie sera utilisé pour réaliser une délicieuse soupe reminéralisante dont nos grands-mères avaient le secret !

 

Guillaume Bousquières.